29/06/2017

Heroes of Red Hook


Ce projet de Golden Goblin Press m’a assez intrigué pour que je lui consacre quelques dollars lors de l'inévitable Kickstarter. La lecture de ce pdf de 258 pages m’a pris cinq mois, ce qui n’est pas très bon signe, même en tenant compte de ma répugnance à m’abîmer les yeux sur des écrans alors que je peux le faire sur du papier.

Et puis… c’est un recueil de nouvelles d’horreur avec des Choses À Dire, et que dès qu’il est question de Choses À Dire, j’avoue que j’ai tendance à peiner. D’autant que la Chose Qui Est Dite ne devrait même pas être sujette à débat : si Lovecraft lui-même écrivait il y a bientôt un siècle pour un public blanc et masculin, il va de soi que dans un univers lovecraftien, tout le monde
1) peut être un héros et
2) peut être un méchant,
et ce sans distinction de race, de sexe ou d’orientation sexuelle.

Comme apparemment, ces idées simples ne vont pas de soi aux États-Unis[1], Oscar Rios a voulu enfoncer le clou avec cette anthologie. La démarche, parfaitement raisonnable, est éminemment sympathique. Hélas, les bonnes intentions ne suffisent pas toujours et le lecteur, à qui on a vendu un recueil d’histoires d’horreur, s’emmerde plus souvent qu’à son tour, simplement parce que la plupart de ces nouvelles ne fonctionnent pas. C’est un problème récurrent dans toutes les anthologies lovecraftiennes où les auteurs sont cantonnés en dessous d’une certaine longueur, mais je le trouve particulièrement sensible ici. Une douzaine ou une quinzaine de pages ne suffisent pas à poser l’ambiance, à donner de l’épaisseur aux personnages et à raconter quelque chose d’intéressant, alors on se contente de succès partiels, autrement dit de demi-échecs.

Par ailleurs, le problème du protagoniste reste intact. Les personnages lovecraftiens n’avaient pas beaucoup d’épaisseur, ceux de ses épigones sont souvent encore plus schématiques. Du coup, à quoi bon élargir la palette des couleurs et des préférences sexuelles ? Les héros restent un ensemble de traits unidimensionnels, qui cheminent vers l’horreur finale du même pas que tous leurs devanciers – certes, leurs traits sont un peu différents de l’habituel universitaire de la Nouvelle-Angleterre, mais rares sont les auteurs qui arrivent à nous faire éprouver de l’empathie pour leur création.

Enfin, cette anthologie offre un petit paragraphe « micro ouvert » à la fin de chaque nouvelle, pour que l’auteur puisse s’adresser directement à nous. C’est une bonne idée, mais le résultat révèle un clivage. Certains se contentent de parler de leur histoire, d’autres Prennent Position sur le monde dans lequel ils vivent. Or, d’une manière générale, plus la Prise de Position est marquée, plus la nouvelle ressemble à un prétexte pour exposer une thèse, ce qui n’aide pas à en faire de bonnes histoires d’horreur – oui, j’insiste, parce que ça reste la pierre angulaire du projet. Est-ce que j’aurais acheté un recueil de nouvelles de littérature blanche sur le thème du racisme, avec les mêmes auteurs ? Peut-être, mais ce n’est pas ce qu’on m’a vendu, et ce n’est pas qu’Oscar Rios voulait publier.

La nouvelle d’origine, Horreur à Red Hook, ne figure pas dans l’anthologie, est c’est un peu dommage, parce qu’elle aurait pu servir de mètre étalon à toutes les autres. Je l’ai relue pour l’occasion. Plus percutante que dans mon souvenir, elle est intéressante par son côté « maillon entre les histoires macabres et les récits du Mythe ». Pour le reste, c’est du Lovecraft période new-yorkaise, rédigée par un auteur gravement dépressif, possiblement suicidaire et qui ressentait le besoin de trouver un exutoire à un mal-être XXL. En résumé : Red Hook est un quartier mal famé de New York, où prospère une faune d’immigrants aussi suspects que basanés, Syriens, Kurdes et Yézidis[2]. Un culte antique qui pratique des sacrifices d’enfants se dissimule parmi eux, sous la houlette d’un sinistre érudit d’origine hollandaise. Le détective Patrick Malone tente d’y mettre bon ordre, et il va le payer très cher.

Ceci posé, les nouvelles.

• A True Telling of the Terror That Came to Red Hook, de William Meikle, est une réécriture de la nouvelle de Lovecraft. Stylistiquement, elle est plate comme une limande – après la prose travaillée et retravaillée de Lovecraft, elle ressemble à une rédaction appliquée, sujet-verbe-complément. Narrativement, elle exploite avec intelligence le côté « narrateur peu fiable » de Malone. En revanche, c’est amusant de voir Malone dépeint comme un flic blanc, donc raciste, forcément raciste, alors que dans les années 20, les Irlandais étaient encore perçus comme des sous-hommes catholiques par les « vrais » Américains. Certes, être discriminé n’empêche pas de discriminer à son tour, mais il y avait matière à réfléchir sur la manière dont les préjugés évoluent avec le temps.
Quant à la note où l’auteur explique qu’Horror a Red Hook est une « parabole chrétienne », elle m’inspire un certain scepticisme. Le Lovecraft du début des années 20 était déjà athée, il a puisé ses méchants dans la mythologie babylonienne...

• Ivan and the Hurting Doll, de Mercedes M. Yardley, est un conte de fées russe… ou plus exactement russo-américain, puisque son héros est un immigré qui a laissé le vieux pays derrière lui. Cette gentille petite histoire est une variation sur le thème des bons génies. Elle se laisse lire très agréablement, mais même les microscopes les puissants ne lui trouveront rien de lovecraftien. Je l’ai quand même bien aimée, par son côté gentiment mélancolique et à la modestie de l’auteur, qui explique avoir juste voulu raconter une histoire. Si ça avait été la préoccupation d’un peu plus de monde, ce recueil aurait gagné en lisibilité.

• A Gentleman of Darkness, de W.H. Pugmire, se déroule à Red Hook, prend appui sur la correspondance de Lovecraft et a un protagoniste féminin et non-blanc… mais son rôle est à peine sexué, et notre héroïne pourrait tout aussi bien être un mâle blanc. Pugmire est excellent pour installer une ambiance. Hélas, il s’arrête là, ou presque, et avec seulement six pages, sa nouvelle est la plus courte du recueil. Cela ne l’empêche pas de contenir davantage de bonnes idées que les deux précédentes réunies.
Pugmire consacre sa note d’auteur à citer la correspondance de Lovecraft et à expliquer la genèse de l’histoire, ce qui est toujours bienvenu.

• Hungry Ghosts, de Cody Goodfellow, est une bonne petite histoire pulp, qui se déroule dans le Chinatown de San Francisco quelques années après le grand tremblement de terre de 1906. Le narrateur, un Occidental, sert d’assistant à un magicien chinois caricatural à souhait, qui enquête sur des événements étranges. On est plus proche de John Carpenter que de Lovecraft, mais c’est carré, rigolo, et nous présente une raison… inattendue pour bricoler l’espace-temps.
L’auteur consacre son paragraphe de libre expression à condamner le vilain passé raciste qui a martyrisé les immigrés chinois. Au bout du compte, Américains des années 1920 et Américains des années 2010 partagent la même bonne conscience inébranlable, ancrée dans la certitude de leur supériorité, les premiers sur le reste du monde, les seconds sur le reste du monde et sur leurs ancêtres[3].

• Tell me no Lies, de Sam Stone se déroule à la Nouvelle-Orléans, avec une héroïne lesbienne qui cherche à découvrir qui a tué sa bien-aimée. Elle n’a pas grand-chose de révolutionnaire, mais elle se laisse lire. « Sans prétention » la résume assez bien. « Banale » également, hélas. Pas désagréable sur le moment, mais déjà oubliée un mois après l’avoir lue.
Dans sa note finale, l’auteur nous informe qu’il « méprise l’intolérance sous toutes ses formes ». C’est très honorable mais bizarrement, ça me fait penser aux déclarations de haine aux tyrans des années 1790, ou aux professions de foi socialistes des auteurs de SF française des années 1970.

• O Friend of Companion of Night, de Vincent Kovar, démarre également à La Nouvelle-Orléans. L’héroïne quitte la ville et part chercher son frère à Seattle, une ville où les non-blancs ne sont pas forcément les bienvenus, surtout si en plus, ils aiment la littérature et ont des mœurs non conventionnelles. Tout ça baigne dans un fond racial et sexuel pas trop mal rendu, même s’il est appliqué de manière un peu pesante, et ressemble à un petit scénario de jeu de rôle. L’ensemble est gâché par une fin heureuse franchement artificielle, avec supplément de gentils Indiens.
Dans sa note finale, M. Kovar prend la peine de nous informer qu’il est un « cis-gendered white male », ce qui est un moyen comme un autre de se présenter.

• Across a River of Stars, de Scott R. Jones, nous parle de deux soldats amérindiens sur le front français, en 1918. L’auteur mêle passé et présent pour converger vers une scène d’horreur sympathique, mais trop brève. Il fait un boulot correct, même si à la lecture, je ne me suis pas spécialement senti empoigné. Les personnages principaux sont soignés, en revanche tous les autres, Américains ou Français, sont des stéréotypes taillés à la hache et présentés sans bienveillance.
L’auteur nous explique qu’il a voulu parler du génocide culturel et des souffrances ultérieures du peuple Cree de manière respectueuse, mais qu’il n’est pas sûr d’y être arrivé, d’ailleurs son texte le met encore mal à l’aise. Je ne partage pas son malaise.

• Old Time Religion, de Paula R. Stiles, se déroule dans un trou perdu et met en scène un « Dunwich » de Caroline du Nord où tout n’est pas ce qu’il paraît. Sans être passionnante, cette bonne histoire d’ambiance tranche un peu avec ce qui précède. Je n’en ferai pas des folies, mais elle se laisse lire. (Là encore, l’auteur réussit sur l’un des points du cahier des charges – l’ambiance – et peine sur la narration…)
La note d’intention se concentre sur les sources historiques et mythologiques de la nouvelle, ce qui est aussi un soulagement.

• Men and Women, d’Oscar Rios, nous raconte les exploits d’un couple d’investigateurs légèrement trop ambitieux pour leur bien (« oh mince, les sectateurs sont deux fois plus nombreux et vachement plus avancés qu’on ne pensait, on fait quoi ? » « on ne change pas le plan »). Le style colle au propos, les personnages sont humains et amoureux, et on ne tarde pas à les trouver sympathiques. Au bout du compte, tout est bien qui finit bien malgré Shub-Niggurath, ses pompes et ses œuvres… la seule chose un peu regrettable est qu’on voit venir la chute d’assez loin. Mais bon, personne n’est parfait.
Quant à la note d’intention, elle présente en termes nets et simples un choix auquel je n’ai rien à redire. Oui, ça m’arrive.

• The Eye of Infinity, de Sam Gafford, mélange Gangs of New York et La guerre des boutons dans le Lower East Side, avec la bande des petits Juifs contre les petits Italiens. Histoire d’être raccord avec le thème, Gafford y rajoute des enfants disparus et un culte de « rich white men » qui les kidnappent-pour-les-sacrifier. On sent bien l’effort pour créer une narration inspirée des pulps, avec leurs gamins détectives. Hélas, la forme ne rattrape pas un fond déjà vu mille fois, malgré quelques moments où l’on se dit que peut-être, ça va enfin démarrer (et une surprise finale qui m’a laissé complètement froid).
Comme dans la plupart des histoires chiantes, l’auteur explique qu’il a voulu venger des gens – en l’occurrence les immigrés – des outrages perpétrés contre eux par le vilain Lovecraft[4]. Les uns et l’autre s’en foutent, ils sont morts depuis des décennies, mais si ça peut l’aider à se sentir bien…

• Lords of Karma, de Glynn Owen Barras et Julia Quartaroli, nous raconte l’histoire de Lily, une jeune femme convertie à l’hindouisme qui souffre d’une amnésie inexplicable et de rêves au cours desquels elle rédige l’histoire de son époque pour d’indistincts Seigneurs du Karma. C’est bon, vous voyez le topo ? Passons à la suite.
En revanche, l’auteur nous explique la genèse de sa protagoniste sans en faire des caisses sur les minorités religieuses, ce qui est un soulagement.

• A Ghastly, Detestable Pallor, de Penelope Love, est grande partie responsable du retard de ce billet. D’habitude, j’aime bien ce qu’elle fait, mais là, je n’ai juste pas pu, j’ai lâché l’histoire à la moitié et il m’a fallu des semaines pour la reprendre. Les aventures de cette courageuse immigrée italienne anarchiste, aux prises avec un culte raciste qui a zombifié sa famille, ne sont pas pires que le reste du recueil, elles sont même mieux écrites que la moyenne. Mais les grands méchants sont tellement, tellement grand-guignolesques qu’ils font rire, pas peur – à leur décharge, quand vous vous appelez « Essential Order of Primordial Whiteness » et que votre savant fou surjoue l’Allemand d’extrême-droite, il est difficile d’échapper au ridicule.
La note d’intention se contente de lister les briques qui ont composé son histoire, et si elles sont toutes intéressantes, il y avait sans doute moyen de mieux les exploiter…

• Crossing the Line, de Tom Lynch, nous parle de la difficulté d’être un métis américano-chinois dans le Chinatown des années 20, plein de racistes antipathiques de part et d’autre, plus les racketteurs des tongs, sans parler des voisins qui invoquent des trucs pas clairs dans leur temple « bouddhiste ». C’est livré avec un vieux magicien chinois, une épée chinoise en acier de Damas qui coupe des têtes d’un seul coup d’un seul (et l’auteur précise qu’elles rebondissent deux fois à l’atterrissage, c’est dire si l’acier chinois de Damas est coupant). Bref, une petite histoire orientée action plutôt qu’horreur, lisible, mais sans beaucoup d’intérêt.
La note d’auteur mentionne que même aujourd’hui, il est toujours difficile d’être Eurasien aux États-Unis, ce que je crois volontiers.

• The Guilt of Nikki Cotton, de Pete Rawlik, s’intéresse au sort d’une jeune Noire du Sud que les hasards de la vie conduisent à Red Hook, où elle est engagée comme infirmière dans un théâtre qui fait aussi clinique pour victimes de la maladie du sommeil. L’ensemble sème des petits cailloux cthulhiens tout en cultivant une (relative) ambiguïté, et s’achève sur une fin logique et lovecraftienne. Son principal problème est qu’à un moment donné, l’héroïne cesse de se comporter comme un humain raisonnable pour devenir Lara Croft et aller cramer des zombies, alors qu’elle pouvait fuir…
Dans sa note finale, Rawlik remarque que Lovecraft-le-xénophobe ne pouvait pas avoir raison, que Red Hook ne pouvait pas être peuplé uniquement de jeunes gens louches et d’immigrés à l’air malfaisant, et que c’est pour ça qu’il y a un introduit un personnage positif[5]. C’est sans doute là que réside l’un des malentendus qui plombent cette anthologie : en bon écrivain, Lovecraft décrivait une « réalité » qui servait son projet esthétique. Après, on peut discuter de la validité dudit projet et épiloguer sur des névroses qui le sous-tendaient, ce sont d’autres questions[6]. Mais partir du principe que Lovecraft croyait décrire la réalité et qu’il faut la décrire « mieux » que lui ressemble bougrement à un contresens.

• Brickwalk Mollies, de Christine Morgan, se passe dans un bas-fond new-yorkais des années 20, met en scène un investigateur, une pute et une marchande de cigarettes à la sauvette, sans oublier un culte et l’ombre de Jack l’Éventreur. Et joie, c’est une bonne histoire ! Sur le fond, elle n’a rien d’extraordinaire, mais sur la forme, elle est écrite plutôt que rédigée. Christine Morgan fait même l’effort de changer de point de vue selon les moments, avec deux narrateurs à la première personne et une narration impersonnelle à d’autres moments… Sans être un chef-d’œuvre, elle domine l’anthologie d’assez loin – et laisse une ou deux questions sans réponses de manière assez perverse. Comme quoi, en insistant…
La note d’intention se contente très classiquement de nous parler de ce qui a motivé l’auteur.

• The Backward Man, de Tim Waggoner, met en scène un héros autiste qui compte compulsivement ce qui l’entoure, un trait qui va lui être utile pour affronter le terrible Homme à l’envers. Ce n’est pas l’histoire du siècle, mais le personnage principal est sympathique, le méchant effrayant juste ce qu’il faut, et tout ça ne s’éternise pas (ou se laisse assez bien lire pour que ça ne paraisse pas trop long, ce qui revient au même). Ça se passe à Red Hook dans les années 20, mais elle pourrait être située n’importe quand et n’importe où ailleurs sans que cela change quoi que ce soit.
Quant à l’auteur, il explique que son inspiration pour cette nouvelle lui est venue le jour où, en deux occasions différentes, il a croisé deux hommes qui marchaient à l’envers, ce qui n’est effectivement pas banal.

• Beyond the Black Arcade, d’Edgar M. Erdelac, fauche le bayou du raid sur le culte de Cthulhu à Lovecraft, emprunte un rejeton de Tsathoggua à Clark Ashton Smith et pique des monstres ailés à Robert Howard. Le centre de la scène est occupé par un personnage réel, Zora Neale Hurston, une « folkloriste » noire travaillant pour une mécène blanche. Les rapports entre les deux sont intéressants, légèrement grinçants, et dépourvus de misérabilisme. L’histoire elle-même ? Ben, y a un bayou, il y rôde des trucs, et puis il y a un anneau qui donne des pouvoirs[7], un vieux sorcier, plein de serpents, un Indien à la recherche de son fils enlevé par des monstres. Vous secouez tout ça très fort et vous avez une petite nouvelle sympathique.
En bonus, l’auteur consacre sa note à nous présenter un peu plus Zora Neale Hurston, qui semble avoir été un sacré personnage…

• Shadows upon the Matanzas, de Lee Clark Zumpe se passe en Floride, où un jeune journaliste cubano-américain, vétéran de la Grande Guerre, part la recherche d’un tueur en série qui sévit entre Saint Augustine et Tampa. L’égorgeur de prostituées de service offre des organes pour ressusciter Atahualpa, le dernier empereur inca qui 1) repose comme chacun sait en Floride, 2) était un serviteur de Nyarlathotep et 3) se repaît de sacrifices humains comme un vulgaire Aztèque. Je sais ce que ça coûte d’efforts pour écrire, ne serait-ce qu’une nouvelle, et mon respect infini pour les auteurs s’ajoute à des dispositions généralement bienveillantes. Mais là, je craque. Les yeux exorbités et la bave aux lèvres, je vais beugler « C’est de la meeerde ! » comme le premier Jean-Pierre Coffe venu. En plus d’être bavarde et pas intéressante, elle est assez mal écrite pour que même en anglais, ça me pique les yeux.
En revanche, bon point, l’auteur explique pourquoi il a choisi son décor, sans en faire des caisses.

À un certain niveau, c’est bien que ce livre existe. À un autre, il aurait quand même été préférable qu’il soit meilleur. Rares sont les nouvelles qui tirent leur épingle du jeu. A Gentleman of Darkness, Men and Women, Brickwalk Mollies et Beyond the Black Arcade sont réussies, dans des genres assez différents, mais aucune n’est pas vraiment marquante. Tout le reste est médiocre, même si rien n’est vraiment désastreux, à part peut-être Shadows upon the Matanzas. Au bout du compte, si l’acheter est un acte militant, le lire d’un bout à l’autre est un exploit.

PS : le Kickstarter a engendré un deuxième recueil, composé de trois « novellas » d’une trentaine de pages. Il s’appelle Beyond Red Hook et propose des textes d’Edgar M. Erdelac, de Sam Gafford et de Mercedes Yardley. Je vais laisser passer quelques mois avant de me plonger dedans. Il y a des limites à l’endurance humaine.

(Une anthologie de Golden Goblin Press, 29,95 $ en version papier. Si vous souhaitez l’acheter, c’est par ici)


[1] Et sans doute pas que là-bas.
[2] Au temps pour le Lovecraft omniscient : il se mélange les pinceaux entre Kurdes et Yézidis, comme pratiquement tous les auteurs de pulps de son époque. L’erreur a perduré, d’ailleurs, on retrouve encore des Yézidis adorateurs de Satan dans les années 80, chez Masterton.
[3] Oui, c’est un stéréotype. Oui, les stéréotypes, c’est mal. Mais je vous parle d’une nouvelle où les Chinois sont obligatoirement vieux et sages ou jeunes, pauvres et travailleurs, hein.
[4] Lequel vilain Lovecraft avait épousé une immigrée juive russe arrivée à New York à l’âge de huit ans. Est-ce que ce qu’à vécu Sonia Greene rentre dans la case « outrages » ?
[5] Il aurait dû dire un autre personnage positif, Malone étant le premier.
[6] On pourrait par exemple se demander pourquoi Lovecraft dure depuis presque un siècle, alors que cette anthologie ne contient rien qui paraisse taillé pour passer le cap de 2020.
[7] Mais est tristement dépourvu de runes elfiques.

25/06/2017

Raôul : explication de texte



Et donc, sous peu débutera la précommande participative de la seconde édition de Raôul sur la plateforme Game On. Cette campagne ne durera qu'une semaine. Ça va bientôt faire 15 ans que j'y pense, au retour de ce jeu.

L'éditeur ayant fait son travail en laissant fuiter quelques infos à propos du jeu afin de faire gentiment monter la sauce et assurer le succès de ce financement, je suis tombé sur quelques commentaires de rôlistes, pour leur grande majorité heureux de voir Raôul revenir. Mais comme un certain Manu Larcenet a dit autrefois : dans le web 2.0, c'est quand même le zéro qui prend le dessus. Aussi, j'ai vu passer des commentaires désobligeants ou attentatoires qui me navrent. J'ai pour habitude de ne pas commenter les critiques que les gens font de mes oeuvres, car c'est contre-productif et déplacé, mais comme ces remarques sont publiées sans que les gens aient lu cette édition de Raôul, je vais déroger à ma règle en me justifiant sur certains points.

Qui ça peut bien faire rêver, d'incarner un beauf ?

Eh ben, surprise, mais moi le premier, ça ne me fait pas rêver. Parce que oui, ça n'envoie pas du rêve que d'incarner un français moyen qui fréquente le campigne. On ne sent pas l'appel de l'Aventure, quoi. Alors, pourquoi faire une proposition ludique si peu sexy ? Parce que je pars du principe qu'un des chouettes aspects du jeu de rôles, c'est l'empathie de proximité qu'on développe pour son personnage. On crée un alter ego qui n'a parfois pas grand chose à voir avec nous, et à force de se glisser dans sa peau, on finit par devenir intime avec lui, à le comprendre de l'intérieur. Au bout de quelques heures de jeu, ce n'est plus juste Kardak le Barbare, c'est Kardak qui a dû tourner le dos à son clan car il a été forcé de trahir une promesse de sang par amour et qui essaye de trouver une place dans un univers bien plus vaste qu'il n'est en mesure de l’appréhender. En marchant dans les chaussures de Kardak (qui est sans doute pieds-nus, mais je ne vais pas laisser ce genre de détail me niquer mon allégorie), on l'humanise. On y croit. C'est pas de l'anthropologie non plus, mais on fait des choix cornéliens en adoptant le point de vue de Kardak, et paf, on comprend mieux la réalité des barbares.

Bon, vous allez me trouver neuneu, mais je crois que c'est la même chose avec un beauf. On déconne, on se dit "Ah ouais, tiens, je vais incarner Jean-Mimi qui ne vit que pour sa collection de professions de foi Les Républicains" et on se prend au jeu. Et par la magie du JdR, on partage les joies et les peines de son personnage. Il se densifie et devient presque concret. L'empathie entre en jeu et l'on se met à avoir de l'attachement pour ce bonhomme qui n'existe pas vraiment. On comprend pourquoi il gère mal le fait que sa fille ne lui parle plus. Et à une période politico-sociale où l'on stigmatise facilement l'autre, je trouve intéressant de se rapprocher même virtuellement de gens que l'on a tendance à snober. On construit des ponts. On se trouve plus de points communs que de différences.

Oh, c'est pas le but du jeu, hein, on est surtout là pour déconner, mais l'air de rien, Raôul permet aussi ça. Alors, j'entends bien : certains joueurs font du JdR uniquement pour s'évader. La proximité psychologique, ça ne leur parle pas. Je respecte ça. Et dans leur cas, effectivement, Raôul, c'est pas leur tasse de thé. C'est pas bien grave. J'ai déjà connu ça avec Wastburg, où l'idée d'incarner un gardoche pas héroïque pour deux sous faisant déjà grincer des dents certains joueurs. Tiens, d'ailleurs, au passage, vous le voyez, le lien de parenté entre Wastburg et Raôul ? Une certaine idée de la petitesse ?

Du mépris de classe

J'ai lu que les frères Larcenet chiaient sur les pauvres. Je ne connais pas Manu personnellement, mais j'imagine mal qu'on puisse écrire Le Combat ordinaire tout en déféquant sur des gens peu fortunés. Mais je manque peut-être d'imagination. Quand à Patrice, maintenant que vous le dites, c'est vrai qu'ils aime à faire peur aux RMistes en faisant mine de les écraser au volant de son Hummer. Car ce sont des mecs pétés de thunes, on s'entend. Ils sont nés tous les deux avec une cuillère en argent dans la bouche (j'espère juste que c'était pas la même, sinon merci les microbes) et se gaussent dès qu'ils peuvent des petites gens.

Plus sérieusement, Raôul ne propose pas d'incarner un pauvre mais un beauf. Le différence est de taille. Et jusqu'à preuve du contraire, les beaufs ne forment pas une classe sociale. Y'en a de toutes les tailles et de toutes les formes. On peut être CSP+ et être beauf. Pour rendre ça plus jouable, Raôul donne une unité de lieu avec le campigne, mais une des variantes du jeu proposait de jouer un VRP. Est-ce que certains vont prendre le prétexte de Raôul pour vomir leur haine du pauvre ? J'en ai bien peur. Il y a des gens qui demandent le plus sérieusement du monde le statut des juifs dans Berlin 18, que voulez-vous. Mais Raôul n'essaye de pas stigmatiser les gens. Oui, on peut y jouer un chômeur professionnel (c'est dans les règles) mais c'est une thématique comme les autres.

Maintenant, pourquoi je me permets de critiquer et de parodier des gens qui ne m'ont rien fait ? Pour une raison toute simple : j'en suis. Je suis issu de ce monde. Je ne me fout pas de la gueule des autres, je me moque de moi-même (même si, techniquement, je ne suis plus vraiment un français moyen mais un québécois moyen. Ou un canadien moyen. Ou un canadien francophone moyen. Ou un... C'est compliqué). Dans la vie de tous les jours, je suis secrétaire de la principale d'une école. On me désigne comme adjoint pour flatter mon ego, mais la vérité vraie, c'est que je suis un secrétaire qui a décroché son BTS et un emprunt sur 30 ans, rien de plus. Alors je ne pète pas plus haut que mon cul car je suis bien représentatif de la moyenne de la masse. Je ne rigole pas d'eux, je rigole avec eux.

La meilleure manière d'en parler, c'est peut-être de vous copier/coller l'avant-propos du jeu. De la sorte, vous verrez d’où je pars et où je veux en venir.

Je suis un fils de Raôul à bien des égards. Mon père biologique était routier, et ma mère a bossé dans un bar, puis à la chaîne dans une usine à chaussures, puis est devenue femme de ménage chez un sous-préfet pour finir comme cuisinière dans une maison de retraite. En été, les fins de semaine, on mangeait des sandwichs au pâté assis sur la glacière qui contenait des canettes de Panach’ tandis que mon beau-père (un facteur réunionnais) m’apprenait à pêcher dans les eaux remplies d’algues d’un canal artificiel. J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire : Nicolas Peyrac chantant en playback lors d’une kermesse organisée par les PTT. Des bals des pompiers au cours desquels on guinchait sur Calicoba de Gold. Du tir au pigeon où les chasseurs à la trogne bouffie descendaient autant de pigeons d’argile que de verres de blanc limé. Et j’ai écouté la discographie complète d’André Verchuren. J’ai parcouru les allées de la foire de Beaucroissant. J’accompagnais mes parents dans des concours de belote endiablés qui se tenaient dans des salles des fêtes enfumées à la Gitane maïs. Je portais fièrement une casquette Crédit agricole et un sac banane autour de la taille lors des tournois de pétanque. Le jour où l’on a quitté notre HLM pour aller vivre dans un lotissement à côté du cimetière, le déménagement s’est fait en tracteur, avec tous les meubles placés dans une benne à maïs. Un vrai fils de Raôul, je vous dis.



Et puis à un moment, il y a eu le jeu de rôle. Allez savoir pourquoi, j’avais besoin d’évasion.

Raôul est sorti en 1994. Je ne vous raconte pas la claque que ça a été pour moi de découvrir ce jeu à la Maison de la Presse de la Grande Rue de Belley, juste à côté des magazines porno et du Chasseur français. Non seulement le jeu de rôles se démocratisait à mort, mais en plus il se moquait ouvertement de mon milieu d’origine. Je l’ai lu, j’ai dévoré chaque dessin de Manu Larcenet, j’ai rigolé comme un bossu, mais je n’ai pas joué avec : ça me rappelait trop la maison. C’est toutefois un jeu qui m’a poursuivi tout du long de ma carrière de rôliste. Assez pour qu’un jour, j’ai assez de recul sur mon éducation pour enfin maîtriser une partie au club de JdR de l’université de Chambéry. On a mangé des rillettes, un joueur a apporté sa collection de 45 tours (dont le Big Bisous de Carlos) et nous avons joué dans une ambiance où les Deschiens rencontrent les Bidochons tout en écoutant les VRP. Nous avons alors tant ri que le soir même, j’ai écrit un long compte rendu sur le forum de notre club. Et dans les jours qui ont suivi, un gars s’inscrivait sur notre forum (que je pensais privé) et se prétendait touché qu’on fasse encore jouer à son jeu. C’était un certain Patrice Larcenet.

Dès lors s’est développée entre nous une de ces étranges amitiés virtuelles. Car croyez-le, je n’ai rencontré physiquement Patrice qu’une fois dans ma vie, et il chantait alors “I’m breaking the hobbit…” en choeur avec Julien Blondel à Marseille, sauf que je m’égare (St-Charles, évidemment, puisque c’est Marseille), mais sans son soutien distant et pourtant constant, je n’aurais jamais écrit Wastburg.

Bref, Raôul, c’est important pour moi. L’IntégRaôul est ma manière de lui témoigner toute la joie qu’il m’a apportée. Il ne se doute pas à quel point il a donné à des zouaves comme nous l’envie d’écrire des conneries comme lui. Ça fait pourtant des années que je tanne Patrice pour rééditer Raôul. Et lui, ne voulant pas céder à la facilité, répondait toujours non. On a fêté les vingt ans de son jeu en 2014, il aurait pu faire du pognon facile en le ressortant tel quel, mais non. C’est tout simplement un gars bien, le Patrice.
Alors, attention, je ne dis pas que mon historique personnel dédouane le jeu de tous défauts. Oui, j'en conviens aisément, par certains aspects, Raôul est outrancier. On rit jaune à certains moments. Tout comme Charlie Hebdo franchit parfois la ligne jaune. Ce n'est pas une science exacte, la rigolade. Ce qui me fait marrer dépend de qui le dit, à quel moment, dans quelles circonstances. Je ne contrôle pas les choses qui vous concerne. Si vous pensez qu'il est impossible de se moquer gentiment du vuglum pecus, alors Raôul n'est pas fait pour vous. Par contre, je trouverais particulièrement dommage qu'un jeu qui permet d'incarner quelqu'un qui pense qu'on vit dans le règne du politiquement correct soit lui-même un jeu aseptisé. 

Pourquoi y'a plus les illustrations de Manu Larcenet ?

Quand Raôul est sorti, personne ou presque ne connaissait Manu Larcenet. Puis il est devenu populaire par la suite, on a eu la fierté de dire "Mouais, non, mais c'est un vendu, maintenant, moi je préférais sa période chez les Rêveurs de Rune". Et vous allez me trouver bizarre, mais profiter de sa notoriété actuelle pour faire mousser les ventes du jeu, je trouverais ça opportuniste. Oui, évidemment que je veux que le jeu se vende bien et, oui, je suis attaché à l'identité visuelle initiale de Raôul, mais je pense qu'à un certain point, Manu Larcenet aurait involontairement phagocyté le projet. Vous auriez plus volontiers payé pour ses illustrations que pour l'univers de Patrice. Or je suis un gars pour qui les mots ont de l'importance. Oui, Raôul doit beaucoup au talent de Manu Larcenet. Mais il faut savoir couper le cordon. Je ne suis même pas persuadé que Manu Larcenet soit au courant de cette nouvelle édition.

C'est donc pourquoi nous avons fait appel à des illustrateurs qui n'ont pas encore leur rond de serviette au festival d’Angoulême. En particulier Monsieur le Chien car son oeuvre est de base très compatible avec la matière raôulesque. Ça fait des années que je suis un lecteur de son blog poujado-lecanuetiste. Idéalement, quand quelqu'un sortira Raôul 3.0, je souhaite que les futurs souscripteurs regrettent l'absence des illustrations de Monsieur le Chien, qui sera alors trop occupé à dessiner des story boards pour le tout Hollywood.

Trop bien, on va pouvoir jouer déchirés

Ce n'est pas la première fois que je lis ça : sous le prétexte d'incarner un beauf (et de s'habiller comme lui, et de sonoriser la partie en écoutant Bide et Musique) certains joueurs aiment à s'imbiber à gogo pour jouer. Genre c'est un jeu apéro, alors c'est normal d'être torché. Et ça m'horripile. Je suis bien évidemment mal placé pour vous dire que je ne veux pas faire de Raôul un jeu aseptisé puis vous enjoindre ensuite à adopter à un comportement moralement respectable. Pour moi, jouer bourré, c'est pas s'amuser à être beauf, c'est l'être. Évidemment, il n'y a pas de police du bon goût qui va débouler chez vous pour vous faire siffler dans le ballon pendant la partie. Vous jouez entre adultes consentants, vous faites bien comme vous voulez. Après tout, en achetant le jeu, vous vous l'appropriez. Et j'ai perdu le contrôle dessus en le publiant. Par contre, si vous pouviez éviter d'être fiers de vous saouler pour jouer à mon jeu, ça serait très apprécié.  Parce que moi, ce que j'entends, c'est "Non, mais Cédric, il est sympa. Par contre, pour coucher avec lui, j'ai besoin de pochetronner." Et c'est pas un compliment, quoi.

On ne peut pas y jouer en campagne

Sans doute. Encore que. Et pourquoi pas, j'ai envie de dire. Quand bien même. Des jeux avec des livres de base de 256 pages sur lesquelles vous vous enthousiasmez et avec lesquels pourtant, vous ne jouez pas, vous en avez tout le tour du ventre. Perso, j'en ai une bibliothèque Billy pleine à craquer et plusieurs Go de PDF. Là, on vend plus de 100 pages humoristiques pour 25 euros. Y'a même un écran, pour ce prix-là. En plus des règles, il y a un scénario clé en main. Des tas d'amorces de scénarios. Des tables aléatoires. La description complète du campigne. Sérieux, y'a du gras autour de l'os. On peut aimer ou pas le bouquin, mais on ne se moque pas du client, niveau contenu.

En vérité, les textes de Patrice et mes ajouts ont été rédigés pour être marrant à lire. Même si vous ne passez jamais à l'acte suite à votre lecture, vous devriez passer un bon moment à nous lire. Je dis pas que vous allez vous tapez le cul par terre à chaque page, mais il y a de quoi vous dérider. Prenez-le comme une lecture d'été. Moi, en juillet, j'aime bien lire un Dan Brown. Ça me détend. C'est mal branlé, écrit avec les pieds et je peste souvent en cours de route, n'empêche ça me fait du bien. Là, je vous propose une lecture rigolote pour glander à la plage. Que vous jouiez avec, c'est secondaire. S'il ne fallait acheter que des livres avec lesquels on va assurément jouer, le milieu serait bien famélique. Je ne vends pas du temps de jeu, moi. Si vous cherchez un bon ratio heures de jeu/pages imprimées, alors comptez pas trop sur moi. Évidemment que vous n'allez pas tout utiliser, dans ce bouquin. Ça serait impressionnant, si une table faisait tout jouer. Mais ça ne serait pas plus con que bien des campagnes de ma connaissance.

Bref, disez du mal, peu me chaut. Mais n'allez pas déblatérez des conneries. Sérieux, j'ai lu le message d'un expert auto-proclamé qui assurait qu'à la base, Raôul avait été distribué gratuitement dans Charly Hebdo (sic). Un autre attestait que c'était un jeu gratos et que c'était honteux de faire payer pour du contenu autrefois gratuit. On peut trouver plein de défauts à Raôul (et croyez-moi, en temps que co-auteur, je ne vois que ça, les défauts patents) mais pour donner son avis, il faut lire le jeu. Pas se contenter des souvenirs déformés par 23 années de légende urbaine rôlistique. Une fois l'objet du délit lu, il me fera plaisir que vous me défonciez parce que je suis profondément bretonophobe, promis.

Sur ce, Kenavo, les bouseux.

13/06/2017

Nephilim Légende : la sortie de stase

Tu es en 1992. Les adultes ne parlent que du traité de Maastricht. Quand tes parents causent politique, c’est pour fustiger Henri Krasucki ou Pierre Bérégovoy. Au lycée, tout le monde parle des JO d’Albertville. C’est une période qui envoie du rêve : procès du sang contaminé, fermeture de la Cinq, non-lieu pour Paul Touvier, effondrement de la tribune de Furiani… Bizarrement, t’as besoin d’ailleurs.

Le club de jeu de rôles te permet justement d’utiliser cette zone de ton cerveau que l’école ne stimule pas. AD&D, Shadowrun, Warhammer, Bloodlust… Chaque MJ du club a SON jeu, un truc bien à lui qui le définit aux yeux des autres. Untel, c’est le MJ de Runequest, y’a que lui qui a le droit de lire les bouquins, il ne viendrait à l’idée de personne d’autres d’acheter la boite de base ou de prétendre vouloir en maîtriser les codes. Toi, par exemple, tu étais le MJ de Paranoïa et de Hurlements, c’était ta chasse gardée. C’était des jeux géniaux, mais pas… totaux. Le MJ de Vampire, il était le dépositaire d’un univers-jeu. Un truc encyclopédique. Un monde en soi. Et toi, tu es à la recherche de ce qui sera ton étiquette rôliste, le jeu qui va te structurer. Et tu donnes sa chance à un livre de base, pas à une gamme déjà bien établie. Le jeu vient de sortir, tu sais pas trop de quoi ça parle, mais la critique dans Casus t’a convaincu : Nephilim ça sera. Un des adultes du club qui fait ses études à Lyon en semaine se charge de l’acheter et de te le rapporter dans ta petite sous-préfecture.

Et boudiou, le livre est compliqué, de prime abord. Il cite des groupes de musique que tu ne connais pas. Toi, t’es du genre Jean-Jacques Goldman ou Synthétiseur volume 1d6. Mais bon, t’essayes. 666 d’Aphrodite’s Child ? Pourquoi pas. Bon, tu galères à trouver du Field of the Nephilim à la bibliothèque municipale. Mais quand sous le préau du lycée, tu demandes timidement à des mecs qui écoutent du Clan of Xymox dès le petit-déjeuner s’ils pourraient te faire écouter du Dead Can Dance, les gonzes te regardent autrement. Ils commencent à te filer des K7 avec écrit This Mortal Coil dessus. C’est… différent. Mais punaise, ça colle parfaitement à ton état d’esprit adolescent. Plus que le sega et le maloya que ton père écoute. Et ce n’est pas que la musique : le jeu cite un certain Umberto Eco, alors tu t’y essayes. Tu t’arraches les cheveux sur les citations non traduites du Nom de la rose, mais t’es harponné par ce roublard de turinois.

Mais le jeu en lui-même ? Génial. On y incarne des immortels qui font de la magie et qui luttent contre des Templiers qui ont des épées maudites. C’est Highlander. C’est Indiana Jones. C’est… compliqué à expliquer aux autres joueurs. Forcément, tu as du mal à leur faire comprendre que leur personnage est en quête intemporelle de Sapience pour atteindre une sorte d’illumination intérieure. Ce ne sont pas de mauvais bougre, mais quand tu leur proposes de jouer, le premier PJ qui est créé, c’est un Pyrim incarné dans un ninja. Ils jouent à Nephilim comme ils jouent aux autres jeux : pour se défouler. Toi, le jeu te montre autre chose, il t’incite à lire des bouquins sur l’alchimie, la kabbale, les cathares et tout un tas de sujets connexes, mais tu peines à transmettre cette passion qui t’anime. Ils te déçoivent. Tu te déçois. Il te faudra longtemps avant d’arriver à trouver des joueurs réceptifs à cette ambiance occulte. Car malgré tes échecs à répétition, tu suis fidèlement la gamme. Tu lis chaque supplément avec délectation. Chaque bouquin t’amène ailleurs et t’intéresse à des sujets variés. D’ailleurs, ça teinte ta culture générale de drôles d’accent. Tu sais des choses que tes comparses lycéens n’auraient pas idée d’apprendre. Tu connais le fonctionnent d’un astrolabe. Tu peux citer le nom des Sephirot. Tu sais faire la différence entre un bogomile et un nestorien. Et oui, c’est pas ça qui t’aide à draguer, c’est sûr.

Tu finiras par maîtriser le Souffle du Dragon, la campagne mythique qui se déroule en Bretagne. Des étoiles dans les yeux. Des situations variées, une chouette ambiance occulte de terroir, du mythe arthurien… Une fierté. Et à la veille de quitter ta petite ville de province, tu maîtriseras aussi Selenim, l’encore plus mythique campagne signée d’un certain… Tristan Lhomme. Ça sera plus qu’une campagne, pour toi, ça sera un rite de passage. En les embarquant dans cette histoire étrange, tu démontreras à tes collègues que tu es prêt pour l’étape suivante de ta vie (la fac, la grande ville et tout ce qui va avec).

Évidemment, l’université, c’est le moment de la seconde édition. Là, fini les bourrins qui veulent uniquement cartonner du Templier au fusil à pompe, tu te retrouves avec des gens épris de beau jeu. Tu refais jouer les campagnes classiques (tu finis même par partir en vacances en Bretagne pour visiter un à un les lieux du Souffle), tu t’en donnes à cœur joie. Tu as même internet, alors tu t’inscris à la mailing list Yahoo du jeu. Les auteurs sont à portée de clic. Tu trouves des tas de fans comme toi qui ont été marqués par ce jeu. Vous échangez. Vous finissez chacun de vos courriels par « In Agartha Credo ». La légende veut même que votre ML soit très vaguement surveillée par les RG tant vos échanges sont parsemés de mots-clés qui font réagir les systèmes de surveillance. Tu as tout les suppléments parus. Tu obtiens même une dédicace de Tristan Lhomme (sans arriver à trouver le courage de lui adresser la parole). Tu publies une nouvelle dans Vision-Ka, le fanzine officiel. Tu joues alors tellement à Nephilim que tu t’en dégoûtes. Il faut dire que les suppléments s’empilent, se contredisent, deviennent bavards, pompeux… La passion du début n’est plus là. Tu aimais l’occultisme campagnard et historique, tu te retrouves avec des histoires de thriller international. Les Templiers ont des ogives nucléaires. Le chômage te prend en traître : tu dois revendre ta collection complète pour vivoter. Oui, même tes exemplaires dédicacés.

La 3e édition pointe son nez, mais ce n’est pas ton truc. C’est beau, mais elle te prend à contre-pied. Les Arkaïms insultent le puriste de la première heure que tu es. Pourtant, tu comprends leur existence : le background du jeu est devenu si compliqué avec le temps qu’ils forment un moyen fun et léger d’entrer dans la danse. Mais non, pour toi, Nephilim, ça se mérite. Fallait être là au début. La 4e édition ? Pouah, même pas en rêve. T’as tournée la page.

Le temps passe. T’y a repensé, de temps à autre, à ce jeu, à ce qu’il t’a apporté intellectuellement. Oui, oui, intellectuellement, le mot n’est pas trop fort. Certes, c’est qu’un jeu, mais il a été une bonne excuse pour t’intéresser à plein de choses. Le nombre de fois où tu t’es promené dans des musées avec comme justification « Ouais, non, mais c’est juste pour trouver des idées de stase ». T’as encore une copie du guide Michelin de la Bretagne que tes joueurs ont utilisé en vrai autour de la table pendant le Souffle. Tu maîtrisais avec un tarot, à l’époque, genre minimaliste et tout.

Et paf, voilà-t-y pas qu’une 5e édition voit le jour ? Un de ces financements participatifs qui s’envole et où le palier de base est obtenu en une heure. Fini l’édition complète avec des suppléments à tiroir sur le fils du retour du rose+croix qui était en fait un myste qui se faisait passer pour un Archaïm. Non, retour aux essentiels : des Templiers, des mystères locaux, de l’occultisme. C’est un reboot. Des bouquins qui parlent d’ésotérisme mais qui ne le sont pas, eux, ésotériques. Toi, tu as déjà connu tout ça. Mais les autres, ceux qui ont toujours été intimidés par le volume pantagruélique de la seconde édition et qui n’ont pas connu la joie simple d’invoquer des créatures de kabbale et de distiller une potion alchimique en radotant sur le bon vieux temps (ah, ça, les conquistadors, ils savaient y faire, eux, je peux vous le dire, j’y étais…). Eux vont pouvoir y goûter à leur tour. Les chanceux. Mais pas que : si le financement participatif assure une certaine manne aux auteurs, ils vont pouvoir continuer à faire vivre la gamme à l’avenir. Car ils ont encore des idées sous le capot. L’Histoire invisible est riche de possibilité. Bref, c’est pas juste la nostalgie qui parle, c’est la volonté de repartir sur de bonnes bases.



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Et d’ailleurs, nous allons sous peu poser des questions à Fabrice Lamidey, l’un des co-créateurs du jeu. Aussi, si vous avez des questions à lui adresser, n’hésitez pas à laisser un commentaire.